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  • Groupe : The Dali Thundering Concept
  • Album : SAVAGES
  • Sortie : 2018
  • Label : Apathia Records, Thundering Production
  • Style : Djent
  • Site Web : www
  • Note: 19/20

Reboot Epique.

Quatre ans après le très percutant Eyes Wide Opium qui dénonçait l’endormissement moral global et consenti face aux forces politiques, médiatiques ou capitalistes en s’ouvrant sur un « fucking wake-up call » (putain d’appel au réveil) The Dali Thundering Concept revient encore plus fort avec SAVAGES. Une nouvelle charge anticapitaliste sur fond de philosophie existentialiste encore plus écrasante mais surtout la véritable concrétisation d’un concept-album à la narration cohérente et qui marque un retour vers une architecture proche de leur premier EP When X met Y. Ses titres portaient alors les noms de mouvements et de périodes dans l’Histoire de l’Art : Primitive Art, Abstract Art, Realism, Surrealism, Futurism etc. C’était un moyen d’évoquer l’Histoire Humaine et ses évolutions à travers les âges. La pochette de ce premier EP soulignait un intérêt particulier du groupe au sujet de la représentation que l’Humain fait de lui-même.

C’est une chose qu’on retrouve aujourd’hui dans leur nouvel album SAVAGES qui reprend donc certains éléments déjà percutants de ces deux précédentes sorties pour en faire une sorte d’aboutissement explosif tout en permettant au chanteur/auteur de mieux organiser sa critique concernant l’humanité en un conte mythologique des plus épiques. Pour être clair les sujets philosophiques et politiques n’ont rien de nouveau chez TDTC, mais le mythe de fin « d’un » monde ajoute une puissante charge spirituelle.

Si vous êtes de ceux qui aiment le wok’n’roll vous serez servis. Du point de vue sonore tout est à peu près similaire à Eyes Wide Opium en terme de puissance, d’efficacité et de précision des morceaux. Ils avaient trouvé leur son ils l’ont gardé est c’est pas plus mal. Leur djent est impérial et agressif. Cependant des interludes et des phases jazzy surprenantes parsèment l’album rendant le son de TDTC plus varié et donc plus accessible qu’auparavant. On appréciera de retrouver l’énergie et la texture très professionnelle de ce groupe au son rudement bien produit. Le riffing est très particulier et toujours groovy, la batterie est exigeante, le chant est agressif à souhait et surtout, il exprime de puissants textes. Nous allons donc nous intéresser à eux et à ce qu’ils racontent. Prenez une grande bouffée d’oxygène et en avant.

Le concept de SAVAGES c’est une sorte de scénario cyber-punk apocalyptique de l’Humanité divisé en trois chapitres quasiment bibliques. L’Abondance, L’Effondrement, L’Anomie. Il n’y a donc pas de fin définitive du monde dans ce récit et c’est là toute son originalité. Il raconte plutôt un gigantesque reboot de notre collectif humain qui passe par la chute de toutes ses institutions politiques, religieuses, commerciales et tout bonnement sociales pour un retour aux « âges sombres » guerriers et primitifs de l’Humanité. Ces âges sombres seront alors l’espoir, en quelque sorte, d’un cheminement nouveau vers un progrès malgré tout incertain…

Tout commence donc dans l’abondance qui permet à tous de rêver par le biais des écrans, de la communication, de l’art, de la religion ou du consumérisme. Mais l’abondance peut conduire à la nausée… L’album s’ouvre sur Ostrich Dinasty (La Dynastie des Autruches). Cette puissante montée de tension et de violence martèle l’idée que tous ces écrans, toutes ces œuvres, toutes ces croyances, tous ces produits et surtout toutes ces informations morbides ne font que droguer nos cerveaux et nos egos. Nous vomissons tous ce que nous voyons sur les écrans, tous ces massacres, ces crimes, ces attentats, ces guerres etc. Pourtant nous y sommes accoutumés. Alors même si on finira par vomir, on consomme cette abondance, tant qu’on le peut, tant qu’on nous en propose, l’offre impose une demande. L’addiction à la distraction est donc présentée comme la maladie commune de notre génération. Visiblement, on se situe bien au présent de notre réel…

Le deuxième titre d’Abondance « The Myth of Happiness » est un texte efficace et astucieux. Il raconte le monde idéal constamment rêvé par la publicité, comme si celui-ci existait réellement et qu’on y avait accès tant qu’on peut acheter ce qu’il contient. Le texte s’articule sur des slogans et des noms de marques rassemblés pour raconter cette frénésie consumériste qui conduit à la perte d’identité ou à l’abandon de croyances un peu plus spirituelles, c’est la mort de la pensée et la vie n’est plus qu’un simulacre qui se paye. L’Abondance prend fin avec le troisième titre, Bless with Boredom (Béni par l’Ennui), c’est la fameuse étape de la nausée. L’Humain en a marre du statu quo. Il passe sa vie à bosser comme un esclave pour pouvoir se distraire le week-end, pendant que des enfoirés hauts placés le forcent à consommer de la merde qui pollue, qui vole des données, qui drogue à l’illusion tout en tuant la planète. La société du spectacle explose. L’Humain se révolte, musicalement c’est assez rock’n’roll.

Un interlude instrumental installe une ambiance de science-fiction cyber-punk un peu spatiale et fait office de transition vers l’Effondrement. Comme si l’intelligence artificielle de l’Humanité entière faisait ses calculs avant de le déclencher.

L’Effondrement vient donc mettre fin au rêve et en ouvrant ses yeux pleins d’opium l’Humain découvre son réel sans Google VR. Paye ton choc. Les guerres se multiplient et le chaos économique généralisé pousse les peuples à la révolte, partout c’est le réveil. There’s No Calm Before the Storm (Il n’y a pas de calme avant la tempête). Musicalement c’est la lourdeur maximale. Même si le groove est toujours là pour nous péter la nuque sur les parties les plus mécaniques, c’est toujours l’aspect narratif de l’ensemble qui impressionne. Des voix très mystiques soutiennent les gros riffs au tempo trèèèèès lent et renforcent l’aspect cinématique de cette histoire de déclin qui commence. Il se passe des choses dans le cosmos, les forces de la nature sont contrariées. En clair, l’Humanité entière doit faire face à ses responsabilités, c’est la catastrophe.

Ink (Encre) marque dans l’Humanité la naissance d’une croyance en une destruction inévitable et même nécessaire du monde tel qu’il est. L’Humain devient totalement nihiliste et va accélérer lui-même son propre effondrement dans un appel frénétique à la guerre. Conditionné pendant des années aux images de violence et de guerres, il n’a plus peur de rien, il devient un de ces féroces soldats, qui viennent jusque dans nos bras, pour égorger les fils et les compagnes, etc. L’hymne imaginaire de l’Humanité en cet instant ressemble à une Marseillaise qui revendiquerait son amour indéfectible de la guerre et du sang. L’Humanité ne sait pas s’arrêter et ne semble pas conditionnée pour cela. Comme dirait l’autre, ça va chier. « Flying with the sheperd » (En volant avec le berger) semble décrire cette grande catastrophe dont l’élite dirigeante du monde se croyait jusqu’ici à l’abri, et souligne que malgré tout «ce soir les bergers meurent avec leurs moutons ». Grands et petits partagent donc le même sort, l’effondrement c’est maintenant.

Le morceau suivant est une petite perle surprenante qui délaisse les distorsions et la violence pure pour un aparté funky/jazzy du plus bel effet, notamment grâce à la voix féminine magnifique qui accompagne ce groove décalé. Il fait référence à Demeter, déesse des moissons et des saisons. Ce que sème Demeter c’est l’idée que : « L’ignorance était la cage, le savoir est la clef ». Mais quel savoir, pour quelle clef quand on a appris d’un tel passé ? Et donc pour produire quel avenir ? Là aussi le cosmos travaille on le sent bien il se passe des choses. L’Humanité n’est pas totalement décimée, juste sauvage et elle va devoir choisir comment orienter son évolution à partir des ruines du passé. Musicalement c’est un peu surprenant de manger ici comme sur d’autres morceaux ces accalmies tellement décalées qu’elles en prennent des airs mystiques. Il faut dire que la sphère spirituelle de l’esprit humain est constamment sollicitée dans les lyrics et à travers tout le mythe de destruction/reconstruction.

L’Anomie c’est ensuite la partie la plus intrigante de l’album, sans doute la plus attendue car elle contient la conclusion de ce drôle de conte apocalyptique. Empty the Void (« Effacer l’ardoise » pourrait-on dire ?) présente l’Humain qui se promène dans un monde digne de Fallout, il roule en superbe carcasse de voiture d’avant l’Effondrement, mais tout ça n’a plus aucun sens. Aucun mythe ne justifie plus l’existence de l’Humain qui ne sait plus qui il est et se demande s’il a sa place dans ce monde qu’il arpente désormais comme un parasite ou une cicatrice de ce qu’il lui a lui-même infligé. Il cherche quelque chose qui puisse expliquer ce qu’il fout là concrètement, car il ne sait plus ce qu’est censée être l’Humanité. Il se demande, après tout, est-ce la fin ou le commencement ? Dans Utopia, il le découvrira en creusant vers le centre de la Terre pour y trouver un abri gardé par un écriteau sur lequel figure « un soleil à trois rayons ». Il semblerait qu’un dépôt sous-terrain de déchets nucléaires deviennent une sorte de boîte de Pandore dans ce mythe proposé par The Dali Thundering Concept ?

L’Humain a envie de se remettre à écrire, à croire, à expliquer, même s’il doit finir par raconter son espèce comme le ferait l’Agent Smith à Morpheus en comparant l’Humanité au cancer du monde qu’elle habite. Les dernières phrases du morceau Utopia sautent aux yeux : « Make this world great again, or make it right, Build walls, divide the land or unite» (Rendons le monde génial à nouveau, ou faisons ça bien. Construisons des murs, divisons les terres ou unissons-nous). On peut aussi bien choisir de créer que choisir d’annihiler et peu importe ce qu’on choisit, on peut toujours en faire un mythe ou une croyance et donc donner du sens à une chose qui n’en avait aucun.

Tout le scénario du concept de cet album que je ne suis pas certain d’avoir su comprendre à 100% ne repose pas sur une époque inévitable et qui adviendrait d’ici tant ou tant de dizaines d’années, mais sur l’idée d’un saut complet de paradigme et donc d’époque qui ne demanderait qu’à survenir prochainement, d’un jour à l’autre, les conditions étant actuellement réunies pour un basculement profond ? Les guerres, les infos désastreuses qui se gobent à l’heure du café, le dopage aux illusions, la soumission collective, les élites maléfiques, la communication transhumaniste, les précipices du nihilisme, toutes ces choses ne décrivent aucun monde futuriste supposé ou imaginaire, c’est notre monde tel qu’il est déjà dans toutes les images et toutes les représentations de lui-même. Du coup je ne sais pas si c’est un encouragement ou un avertissement vis à vis d’un prochain effondrement.

Savages est plutôt la description de ce qui pourrait peut-être bientôt advenir, comme si les musiciens de The Dali Thundering Concept rêvaient de révolution et décidaient de la déclencher dans leurs albums où tout peut partir en vrille. Le récit de ce concept se termine sur une note assez paradoxale. Malgré son identité même de destructeur dont l’espèce est vouée à tout niquer, l’Humain décide de justifier son existence dans le recommencement plutôt que de se foutre en l’air. Il décide de faire table rase pour néanmoins tout recommencer en s’exposant consciemment aux mêmes travers de l’espèce et à l’obligation de refaire table rase dans un avenir plus ou moins lointain, puisque c’est maintenant ce qui justifie sa présence… Comme si tout n’était qu’un seul cycle qui se répète et dont l’instigateur était l’Humain, éternellement « sauvage ».

Parti pour toujours recommencer le schéma de destruction et reconstruction, comme si son identité était celle d’un avaleur de mondes et comme si l’Humanité était la seule force perpétuelle qui provoque des désastres poussant « ses » mondes à se succéder.

C’est le concept de SAVAGES. En tous cas c’est ce que j’en ai compris et je pense que je le comprendrai mieux à chaque écoute. Il n’est pas si éloigné de celui de When X met Y qui évoquait l’Humain renouvelant constamment sa propre représentation à travers l’Histoire. Eyes Wide Opium laissait de son côté entendre une critique très violente à l’égard de l’Humain s’éloignant du réel à la faveur des distractions, SAVAGES enfonce donc le clou. Il est philosophique, politique, ouvertement anti-capitaliste mais aussi relativement pessimiste quant à sa propre représentation de l’Humanité. Le rapprochement entre fiction « dystopique » et réel contemporain est particulièrement intéressant, sur certains morceaux notamment liés à l’Abondance on se sent vraiment pris dans une description du monde tel qu’on le connait déjà.

Alors bien sur vous pouvez choisir d’écouter ça sans vous arrêter sur le sens et les textes de l’album entier car musicalement ça envoie du loud. Mais le concept se développe sur trois chapitres aux teneurs assez différentes, il serait dommage de ne pas s’intéresser à l’histoire derrière les cris et les gros riffs, passant ainsi à côté d’une partie très importante de l’identité de The Dali Thundering Concept.

Ils ont d’ailleurs fait appel à de nombreux autres artistes afin de réaliser les clips ou les visuels de promotion de plusieurs extraits de l’album et le rendu est en tous points mirobolant. L’univers imaginé par TDTC a pu s’étendre à l’image et aux réseaux sociaux. En ce qui concerne leur propre promotion, ils ont su progresser également. Le clip de The Myth of Happiness a par exemple été diffusé en avant-première sur Metal Injection et l’album entier a été streamé sur HeavyBlogIsHeavy.com. Jusqu’ici les The Dali Thundering Concept poursuivent leur parcours efficacement et s’entourent de créatifs remarquables, tout en consolidant leur fanbase européenne. SAVAGES se prendra donc un bon 19/20 pour la singularité de cet album qui rend mythologique sa critique politique globale, mais surtout pour l’accomplissement qu’il représente vis à vis des opus précédents. Souhaitons maintenant à The Dali Thundering Concept le raz-de-marée auquel on peut s’attendre vu la portée et la qualité du projet. Leurs prochaines dates s’annoncent nombreuses et en compagnie de pointures, bref, foncez sur Youtube pour découvrir un, deux et trois clips tirés de l’album…qui s’écoute aussi à cet endroit faut dire.

Voilà, grosse chronique en même temps ça fait deux ans que j’ai rien chroniqué.
Bon ben à bientôt j’espère.

Acolyte !