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Archives quotidiennes : 7 octobre 2014

EYESWDEOOPUM

  • Groupe : The Dali Thundering Concept
  • Album : Eyes Wide Opium
  • Sortie : 19 Octobre 2014
  • Label : Autoproduction
  • Style : Mathcore / Djent
  • Site Web : www
  • Note : 18/20 

 

 


Lorsqu’il m’a proposé de chroniquer leur nouveau bébé, l’un des géniteurs de ce Eyes Wide Opium le savait très bien, le djent et moi, ça fait deux. Je n’ai jamais été fan de ces saletés de cymbales inversées qui annoncent toujours les mêmes breaks uniformes balancés en position gastro. Je me demande parfois s’ils se donnent des conseils pour pas trouer leur fûtes. Oui, vraiment, venant d’un amour des sons crades, élevé aux amis amateurs de hardcore oldschool, totalement amoureux du shoegaze post-machin, pas simple d’accepter autant de propreté. Mais comme d’hab’, force est de constater que dans tous les genres musicaux, tiroirs inutiles, ceux qui font bien leur truc ouvrent souvent les portes d’univers étendus.

Découvrir The Dali Thundering Concept après des années d’abstinence djentuelle, c’était plutôt une bonne idée. A mes yeux le djent est un style musical dans lequel les musiciens comptent autant que les ingénieurs du son, voir moins. La technique tente de s’élever au rang de l’art. Et lorsque les musiciens sont aussi les ingés, ça donne forcément quelque chose de « total ». En écoutant cet album, je ne fais que partiellement attention aux idées musicales, à la gestation mélodique si je puis dire.

Impossible de se faire une image des gars sur scène, puisque direct on se dit « effet studio », « ils peuvent pas reproduire ça pareil en live » etc. Par contre, aisé de penser les gars assis sur les banquettes de leur studio chacun un casque rivé sur les oreilles à débattre pendant des heures du niveau sonore que mérite un effet d’un centième de seconde. Tout ça pendant deux ans. C’est là que je pige le délire, en tous cas le leur, d’un coup d’un seul. C’est un peu la renaissance, mais en musique. La propreté, la perfection, le travail bien fait, c’est tout ce qui compte. Les autodidactes comme moi qui préfèrent l’honnêteté du gribouillage peuvent bien aller se rhabiller.

Une fois qu’on a compris cet enjeu, on peut s’ouvrir à tout l’album. Et comprendre les thèmes qui y sont associés. Une fois qu’on a passé cette barrière on pense au(x) cerveau(x) de ces types. Mais bordel les mecs, d’habitude c’est pas dans une discographie entière qu’on fourni autant d’efforts ? Là ça tartine de partout, sans jamais taper dans le rouge, et sans perdre de puissance. Et ça se permet des passages purement Dillingiesques, des envolées de chant clair dignes des mixs de Radio FG, de l’interlude au piano et des samples en veux-tu en voilà… Le gros avantage de cette musique de studio étant qu’on met l’accent sur l’élément que l’on souhaite au moment où on le souhaite en se foutant totalement d’une cohérence humanisante ; on ne cherche pas à reproduire l’atmosphère d’une pièce, on ne situe rien dans un espace scénique, on va bien au delà. Un gros grind sur cymbale ride et hop, la ride envahit les esgourdes pour souligner toute la violence du geste.

Elles sont bien là les f*cking cymbales inversées. Et dès les premières secondes, dès le premier gros break. Alors forcément à la première écoute j’ai craché ma haine d’ignare à la condamnation facile. Au bout du sixième titre, je n’y prête plus attention, la cymbale inversée, c’est limite un instrument en soi, mais un instrument au summum du virtuel. Grand plaisir qui me change de mes précédentes chroniques, impossible d’identifier un logiciel aux presets génériques et peu maniables. Ces geeks qui ont fait des études pour le devenir se sont vraiment pris la tête. La profondeur abyssale d’un bon tom basse pour annoncer le breakdown, quelle gaule. Aucune cymbale inversée ne vaut ça. (Héhé).

Aux guitares nouveau paradoxe entre la dextérité et des sonorités surexploitées à mon goût. En s’attachant à la virtuosité des musiciens, on repère les techniques d’autistes géniaux qui refusent de délaisser la moindre corde. C’est beau, impressionnant. La vitesse d’exécution colle une sacrée trempe, autant de subtilités à la seconde, respect. Mais du point de vue des textures, je condamne ce djent, je n’y peux rien. Exactement le même travers que l’électro dubstep qui sort tout le temps la même snare au ton beatbox pour accompagner le synthé de David Ghetta ; je ne sais pas me l’expliquer, pour faire du djent, il semble invariable d’approcher certaines textures et pas d’autres. Toujours la même sonorité qui semble jouer sur l’opposition entre la chaleur d’un accordage extrêmement bas et la platitude d’un son numérique tout compressé. Ca gagne en clarté, c’est propre, mais je ne peux pas m’empêcher d’imaginer Animal As Leaders ou autres Meshuggah. Bon ou mauvais point, ce sera selon l’auditeur. Pour moi ce n’est pas dramatique, mais c’est tout de même dommage de constater que toute la scène djent bosse très dur pour des rendus aussi similaires. Vous me direz, les mélomanes jouent sur du Fender, les hipsters ont un Orange et les violents veulent leur 5150. Au final, je me rends compte que le problème va plus loin que le djent à lui seul. Les guitaristes semblent juste prisonniers du hardware qu’on associe au style qu’ils entendent pratiquer…(?). Les sons cleans quant à eux sont saupoudrés de delay, ce que j’aime, et les textures aériennes ont comme un air de caraïbes. Voilà qui renforce l’aspect mystique de l’ensemble, le temps est comme suspendu durant ces cassures qui apaisent. Sur le morceau Phoenix, vous pouvez constater vous mêmes ces spécificités…et vous prendre la grosse baffe de l’album selon moi.

A la voix, énorme puissance des cris, toute virtuelle elle aussi, le souffle est particulièrement important mais oui roh, j’ai compris, c’est une musique de technicien ingénieur okay. Alors ça roule, j’aime ça. Seul gros bémol sur lequel je ne peux pas passer, la prononciation anglaise qui dès l’introduction rebute un peu. C’est classe l’english, et ça offre une portée universelle à ce grand message qu’est Eyes Wide Opium, mais cet accent simulé, je ne m’y habitue pas. Lors des crises de nerfs du hurleur, ça ne pose aucun souci. Sur les phases Radio FG (excusez mon humour) non plus. Mais réellement, le spoken word souffre pas mal de ce qui dès l’entrée donne un côté « on se donne un genre qui n’est pas le nôtre ». En clair, on est français mais on veut faire croire qu’on débarque d’une autre planète. Avec autant de dextérité, d’efficacité, de perfection, c’est assez amusant de remarquer que le plus humain des sons fait intrus, ne peut pas offrir la finition aseptique d’un logiciel.

Pour la forme sonore je résumerai ainsi en vous balançant ma thèse : pour un travail bien fait, il faut aller aux limites qu’offre un genre, en l’occurrence, le djent-mathcore-schizophrénique. Ca passe par le studio, et rien que le studio. A ce titre, The Dali Thundering Concept offre une leçon de technique qui ne peut laisser personne insensible. Pas même moi, qui me prosterne humblement face à tant de boulot. Je ne suis pas amateur de ces sonorités, mais ils m’ouvrent à elles grâce à cette propreté qui fait qu’on entend tout, qu’on se sent dorloté, bénéficiaires d’un véritable souci du détail. Comment ne pas remarquer le professionnalisme de ces musiciengénieurs ? Ces limites qu’ils atteignent sont probablement ce qui me dérange le plus. Impatient de voir évoluer cette scène, j’appelle de mes vœux le jour où ce virtuel offrira un véritable espace aux violons réellement frottés, aux accordéons, aux triangles, peu importe. Tapez un feat avec Bjork. Comment ces instruments pourront-ils se faire une place dans ces nappes de puissance ? C’est toute la question, et si j’ose dire, tout le défi, pour brasser un public plus large, sortir des codes et de la technique reine. Eyes Wide Opium ? L’efficacité, la finition. L’innovation, c’est elle que j’espère pour les prochains titres, pour ce qui concerne ces textures. Au sens le plus artisanal et manuel, je l’ai dit à mes amis musiciens au lendemain de ma première écoute : ces mecs vont mettre une tarte à beaucoup de gens. C’est donc plutôt positif, je tire mon chapeau à ces mecs qui chatouillent les limites de leur genre et qui m’ont terrassé les oreilles en m’offrant de mieux confirmer que oui, le djent, c’est un truc technique par essence.

Parlons maintenant de sens puisque nous parlons bien d’un album sous forme de message, et commençons par le titre.

En 1998, Kubrick livrait son film le plus mystérieux, Eyes Wide Shut (les yeux grands fermés). Peuplé de signes et de références occultes, il déroulait le tapis rouge à ce que les années 90 puis 2000 allaient réveiller via internet : la croyance en un gigantesque complot par la puissance de l’argent et des médias, visant à réformer l’humanité, la pousser à consommer tout ce qui jusqu’ici était considéré comme hérétique. Le sexe, la drogue, les distractions, la vanité…surtout la vanité. En ce temps là, on posait les jalons d’une chasse aux secrets tout en estimant que les sociétés secrètes faisaient leur œuvre patiemment tapies dans l’ombre. Pour occuper ces moutons, donnons leur du pain et des jeux. En 2014, The Dali Thundering Concept propose un constat sombre et réaliste, à l’image de beaucoup de groupes et d’artistes indés (puisque les artistes mainstream seraient de ce complot abrutissant) : le monde va mal, les humains partent en vrille, plus rien ne les intéresse à part un rêve photoshopé. Le pain vient à manquer, mais tant qu’on a les jeux, et la possibilité de faire un selfie, on a le temps de penser futile. Eyes Wide Opium. Plus question d’avoir les yeux grands fermés, de passer à côté de ce nouvel ordre des choses. On les ouvre à nouveaux, et on se trouve bien cons, collés à un miroir. Comme si cette manipulation avait donné un résultat ; notre monde actuel.

Dès l’introduction, pas de pitié, on va s’énerver. « They’ve fucked us for far too long (…) This is a wake up fucking call ». On va le briser ce miroir. En soi, le thème n’est pas bien révolutionnaire à mes yeux. Fuck the american dream, on l’a pratiqué du côté coreux depuis quelques années. Mais ce qui est nouveau pour moi c’est ce mariage entre le djent de la toute puissance numérique, et le thème d’une époque qui justement déshumanise au possible. «You only obey and believe You only worship the words of the fucking screen». C’est pas faux les gars, mais vous le dites quand même en 1080p. Première révélation, Eyes Wide Opium c’est un peu une guerre contre la modernité avec ses propres armes.

Les lyrics évoquent donc notre temps en cherchant à l’expliquer. Nous sommes les enfants de la crise, et pour supporter ce monde qui s’écroule, le rêve passe par la consommation frénétique. Nous devenons les pères d’une sainte colère, d’un réveil qui sera brutal. A l’issu de tout l’album j’en ai retenu que finalement, nous sabotons notre intelligence afin de ne pas être limpides quant à tout ce que nous avons gâché. Plutôt que de remarquer que nous n’avons plus le choix en prenant des anti-dépresseurs, amusons nous avec des drogues aux effets similaires, créons l’illusion du libre arbitre. Qu’importe le flacon… «At some point we must embrace remorse rather than regrets Wake up and choose what this world will be Because until now we’ve just been standing here, Eyes wide opium». Effectivement, Eyes Wide Opium est un appel au réveil. User des armes de la modernité afin d’alerter sur la déshumanisation et le décervelage généralisé, c’est vraiment bon. Les références à Alice tombée au fond du trou, à ceux qui lisent la Bible en oubliant d’écrire leur propre histoire, tout cela fera mouche auprès des auditeurs, en tous cas, on peut l’espérer. Encore faudra-t-il accorder aux lyrics une lecture attentive.

Néamoins, un dernier élément me dérange, et n’est pas propre à ce groupe et cet album uniquement. Dans la musique metal, il s’agit souvent de tirer des constats sur l’humanité toute perdue. Malheureusement à mon goût, cela passe trop souvent par le «you». Vous êtes des moutons, vous êtes endormis, vos yeux sont pleins d’opium etc. Beaucoup de groupes, y compris le mien, pensent réveiller l’humanité, provoquer la révolte mais aussi l’espoir, dans un mouvement collectif qui serait notre salut. Cependant, la masse d’auteurs qui parlent du monde et de son état le font quasiment tous en ne s’incluant que rarement à l’humanité qu’ils voudraient rassembler, soulignant aux auditeurs dans quelle merde ils s’enfoncent. L’explication la plus viable, c’est qu’en terme de puissance de la colère, cracher sur le monde est bien plus efficace que de pleurer avec lui. S’inclure dans la masse moutonneuse serait peut-être déplacé, d’où parlerions-nous ? Ultime paradoxe donc ; comment sauver le monde, provoquer son réveil, si l’on ne passe que par sa condamnation définitive ? Un mec dans le rap s’est confronté à cette problématique un peu comme le fait The Dali Thundering Concept : Orelsan. Sur Perdu d’avance, treize titres le placent au dessus de nous tous, puis un quatorzième vient expliquer qu’en réalité, il est une merde comme nous autres. «Ok stop, I’m done spitting this raw truth at your faces I despise this system but I’m part of it», ainsi se décrit le brailleur en définitive. Je vous pointe du doigt, mais au final vous pourriez en faire autant. Paradoxal Wide Paradoxes. Quitte à mépriser notre temps, autant le faire jusqu’au bout. Mais, c’est une question de goût.

Comment passera le message alors ? Dénoncer la modernité avec les plus virtuels des procédés, et amuser un public de sauvageons qui se taperont dessus pour leur dire à quel point il est à l’ouest, quelle efficacité cela aura-t-il ? A vrai dire, le public sera libre et responsable de son écoute. S’il fait l’économie de la lecture de ces lyrics d’importance, peut-être ne comprendra-t-il rien à la portée du message offert par Eyes Wide Opium, et il moulinera dans la fosse complètement bourré sans comprendre pourquoi ces musiciens ont choisi la brutalité. Je le répète, c’est un souci qui n’est pas propre à ce groupe et qui dépend beaucoup de l’auditeur.Le fait de soulever cette question est à mettre au crédit de cet album.

Conclusion véritable : Eyes Wide Opium est un paradoxe qui se tient. Dans ses fondements, il propose un message qui serait caché à l’image de celui du film de Kubrick. Caché par l’usage même des techniques modernes responsables du décervelage par les distractions. Le génie du cinéma lui aussi voulait alerter avec ses pédobears illuminatis, tout en propulsant son message par le biais du cinéma, medium collectif par essence. Certains se sont endormis ne parvenant pas à suivre les déambulations de Tom Cruise et de sa fausse frigide de compagne. D’autres, comme l’illustre Michel Ciment (cadeau), ont tout de suite voulu comprendre ce qui se cachait dans le décor en le prenant au sérieux. Pour Eyes Wide Opium, il y aura sans doute aussi deux types d’auditeurs. Ceux qui prendront le plaisir en secouant la tête pour mieux la vider, moutons non-condamnables et ceux qui iront lire les lyrics, s’interroger sur le sens de cette oeuvre qui trouve sa cohérence dans ce mot qui lui colle vraiment : le paradoxe. Selon moi l’aspect purement musical prend son ampleur à la lumière du message délivré. Sans comprendre cette cohésion de fond et de forme, l’album perd de sa saveur et se range dans un tiroir avec les autres productions du genre. Le caractère djent, moderniste et virtuel, il est intéressant pour servir de support à un propos sur l’époque. En frôlant les limites techniques et en proposant cette réflexion, il s’élève nettement au dessus du lot, passe vraiment du simple album de musique à l’oeuvre d’art complète, qui offre des pistes de réflexion.

C’est bien pour ça que je vous ai fait manger cinq mille paragraphes et que j’ai voulu chroniquer cet album en allant relativement loin. Il mérite d’être considéré comme un tout, une démarche. Dire qu’il s’agit d’un album-concept, c’est la moindre des choses. Soutenir qu’il s’agit d’une oeuvre d’art plus que d’un simple album de musique qui suivrait une mode, ça se défend aussi, et ce malgré tous ces éléments qui me dérangent parfois. Voilà pourquoi j’ai pris un vrai plaisir à découvrir cet album, et voilà pourquoi je vous incite à l’écouter autant qu’à le lire, car ces deux facettes se complètent, se renforcent mutuellement. Eyes Wide Opium n’est pas surréaliste comme le laisserait supposer le nom dalinnien du groupe qui en est l’auteur, il est typiquement contemporain, le reflet d’une époque technique et morale.

Mention spéciale : Phoenix. Le morceau le plus efficace à mon goût, à écouter en photoshoped dreamed 1080p.


 
Tracklist :
01. Prolegomena
02. White rabbit
03. Mesmer Eyes
04. Damocles
05. Sons of Crysis
06. Phoenix
07. Bread games and Narcolepsy
08. Fathers of rage
09. Burdened by the end
10. Behind the fur
11. Beyond Mirrors